( 6 mars, 2011 )

« La loi des probabilités explique le monde » ou réflexions d’un prof de maths

« La loi des probabilités explique le monde », c’est ce que je disais toujours à ma femme, quand elle avait des revendications : que j’essuie la vaisselle, que je pense à son anniversaire, que je nourrisse le chat… je lui répondais, statistiques à l’appui, qu’étant un homme, j’accomplissais 20% des tâches ménagères, que mes neurones génétiquement étaient moins programmés pour les dates sentimentales mais plus pour le rationnel et que mes cellules de mâle préhistorique me poussaient à chasser la bête et non à la nourrir… Il y a un an, elle m’a préparé mes valises et m’a demandé expressément d’aller exercer ailleurs mes talents de statisticien.

Me retrouvant célibataire, comme   7  % de mes contemporains et sans enfant, me voilà donc inscrit à un voyage organisé (que j’ai payé 30% plus cher, chambre individuelle oblige), histoire de retrouver l’ambiance western qui m’a toujours fasciné, ma vidéothèque comprenant bien 55 films de ce genre.

Dès l’arrivée à l’aéroport, j’ai été déçu : je prévoyais que la moyenne d’âge tournerait à 45 ans, qu’il y aurait 40% de femmes sur le groupe, or me voilà en compagnie de deux vieilles chouettes et d’une adolescente attardée.  Trois hommes du groupe ont fraternisé aussitôt mais je les ai jugés peu dignes d’intérêt : leurs plaisanteries ne me font pas rire et ils ont baillé et levé les yeux au ciel peu discrètement quand j’ai évoqué les probabilités que l’avion se crashe ou que le bus ait un accident. Quant au dernier, un certain Henri, il passe son temps à adresser la parole à tout ce qui porte jupon et au cours du voyage, malgré son usage très approximatif de l’anglais, sa technique d’abord de la gent féminine connaîtra 34% de succès. C’est vrai que le langage non verbal est estimé par les spécialistes à 80% de la communication.

Nous voilà donc dix dans le mini-bus, moi-même et guide y compris. C’est le sixième jour du circuit et nous devons visiter la vallée de la mort. Pendant que nous roulons vers le site, le guide en fait une présentation, trop succinte à mon goût. Quand je lui demande des chiffres précis, il bafouille et me tend son livre de géographie. J’entends la vieille Aglaé grogner dans mon dos « nous fatigue, celui-là, avec ses chiffres » et sa complice l’antique Marie-Louise rétorquer « c’est un prof de maths, normal qu’il soit ennuyeux », ce qui fait bien rire la jeune Maria, assise en face d’elles. Elle ressemble aux lycéennes à qui j’enseigne, et qui trouvent malin de se coiffer ou de se remaquiller plus ou moins discrètement pendant ma brillante démonstration du théorème de Pythagore au tableau. Tout ce qui les intéresse, ces jeunes ignares, c’est que je leur calcule la probabilité de gagner au loto…

Bref, j’étais en train de calculer pour me distraire le coefficient de réfraction des rayons solaires à l’intérieur du grand canyon quand j’ai entendu des chuchotements dans le bus mais je n’y ai pas pris garde, car depuis le début du voyage, j’ai remarqué que j’étais systématiquement et sans raison valable exclu de tous les phénomènes de groupes.  A notre arrivée, le guide nous distribue des bouteilles d’eau et nous recommande de rester groupés. Il évoque la chaleur de 40° de ce mois de juillet, qui selon lui peut entraîner la déshydratation au bout de deux heures, je l’interromps pour signifier que, selon mes calculs, ce serait plutôt 52 minutes, étant donné un pourcentage d’eau de 60% dans la masse corporelle. J’entends « Fais ch… » et le groupe s’éloigne de moi, si bien que je me retrouve rapidement isolé, à palper le minerai en me demandant quel doit en être le degré d’érosion dans un lieu si sec ; il me reste 42% de place dans la mémoire de mon appareil photo. Il me faut quelques minutes avant de constater que la bouteille qu’on m’a remise comporte un trou. J’ai déjà perdu 60% du précieux liquide. Les autres membres du groupe ont disparu. Je force l’allure, je suis trempé de sueur et conscient que le stress augmente de 20% au moins la sudation, donc le processus de déshydratation. Où sont-ils passés ? L’évaporation de la sueur embrume mes lunettes, il me semble être sorti du parcours. Je vide mes réserves d’eau d’un trait.

Je m’assieds et tâche de rester le plus immobile possible. C’est alors que je me rappelle une plaisanterie du guide, au dîner de la veille. Il disait en somme : « De toutes façons, c’est comme pour les sorties scolaires, on a droit à un pourcentage de pertes. »

Mais de combien est-il au juste, ce pourcentage ?

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